Rencontres d'artistes contemporains

‘Antonio, lindo Antonio’

Rencontre avec l’artiste Ana Maria Gomes, à l’occasion de la première de ‘Antonio, lindo Antonio’ au festival Curtas Vila do Conde au Portugal (juillet 2016) et de la projection de ‘A trois tu meurs’ au festival Coté-Court à Pantin (juin 2016). Une appréciation critique de son travail par le philosophe Patrice Maniglier fait suite à l’entretien.

(I.) ENTRETIEN

Dans ta pratique artistique, tu t’intéresses au portrait : quelles étaient tes intentions en commençant la réalisation de ‘Antonio, lindo Antonio’ (2015) ?

Ana Maria Gomes : Je voulais faire un film autour de ma grand-mère. Pour l’avoir filmée plusieurs fois avant ce projet, je trouvais qu’elle avait une vraie force de cinéma : c’est une personne très charismatique. Et j’avais aussi un défi en tête : faire parler les membres de ma famille, qui s’expriment peu. Il me fallait donc trouver une histoire pour mettre en scène toutes ces fortes personnalités. Je me suis emparée d’une histoire de famille : celle de mon oncle Antonio, parti vivre au Brésil il y a 50 ans, jamais revenu depuis voir ses proches au Portugal. Il existait un tabou autour de cette histoire, dont je n’avais entendu parler que très récemment. Il y avait là matière à faire un film autour des fantasmes que véhiculait Antonio et des projections qu’il suscitait, autour de la figure de l’absent.

Antonio, lindo Antonio - 1 © Ana Maria Gomes

Comment as-tu construit ce film ?

‘Antonio, Lindo Antonio’ est construit en deux parties, la première se déroule au Portugal où j’enquête sur Antonio à travers les récits de mes oncles et de ma grand-mère. Dans un deuxième temps, je pars au Brésil pour tenter de retrouver Antonio en questionnant des inconnus : à la plage, dans des soirées et dans Rio. Il faut savoir qu’’Antonio Gomes’ est un nom très répandu au Portugal et au Brésil, ce qui a rendu la tâche encore plus ardue ! Dans la construction du film, plus on se rapproche d’Antonio, plus les descriptions de lui se précisent, alors qu’elles émanent d’anonymes qui ne l’ont jamais rencontré. Par exemple, le cartomancien, qui est le narrateur du film, en dresse un portrait très précis et prévoit même son retour au Portugal. Paradoxalement, ce sont les membres de sa famille et ses proches qui peinent à le décrire précisément.

De retour à Paris après le tournage au Brésil, j’imaginais que le film allait s’achever par l’une des séquences tournées à Rio. Mais quelques mois plus tard, alors que je suis en train de finir le montage, j’apprends par mon père qu’Antonio est de retour au Portugal. La fiction rejoignait le réel. Surtout, je voulais alors inclure dans le film une séquence où mon oncle et ma grand-mère seraient réunis. C’est le moment où Antonio joue de l’accordéon pour sa mère, comme lorsqu’il avait joué pour elle au Brésil, devant ma caméra.

Antonio, lindo Antonio - 2 © Ana Maria Gomes

Quels thèmes récurrents parcourent ce film et, plus largement, ton travail?

Je m’intéresse à la façon dont les gens ‘fictionnalisent’ la réalité. C’est à dire la façon dont ils tendent à interpréter les choses, ne parviennent pas à les regarder telles qu’elles sont, ou fabulent sur leur réalité. Il y a dans ce mélange quelque chose d’indéfinissable que je trouve très beau. Et je constate à quel point il y a de l’imaginaire dans le réel. En cela, cette histoire autour d’Antonio était parfaite. En 50 ans d’absence, toutes les projections et les fantasmes à son sujet sont possibles. Il est devenu dans l’esprit des gens une figure, comme le réceptacle de toutes leurs projections : leurs espoirs, leurs envies, leurs frustrations, leurs jalousies. Tous les gens qui l’ont connu dans sa jeunesse et qui ne l’ont pas revu depuis se comparent à lui, et à cette figure de l’absent qui n’est plus vraiment lui.

J’ai à cœur aussi de dresser des portraits. ‘Antonio, Lindo Antonio’ est un portrait de mon oncle, en creux, mais aussi de ceux qui parlent de lui : sa mère, ses frères, ses prétendantes, les anonymes de Rio. Les gens ont l’impression de décrire Antonio, et ce faisant, ils se décrivent eux-mêmes, à travers leurs récits. Dans mon film ‘Teresa’ de 2007 par exemple, je dresse moins le portrait de cette amie à l’âge de nos amours adolescentes que le portrait de tous ceux qui l’ont connue à l’époque.

Enfin, le rôle du langage est important dans mon travail. Il y a beaucoup de moments parlés dans mes films. Et au moment du montage, la façon de couper la phrase comme le choix du dernier mot sont très importants. Par exemple, la parole d’Antonio me semble énigmatique et intéressante : il n’explique pas vraiment pourquoi il n’est jamais revenu, il se contente de dire qu’il n’a pas eu le temps. Au fond, son silence est éloquent. Et quand il revient au Portugal, alors là, il n’y a plus de langage. Plus de paroles échangées. Il y a juste un mouvement de caméra : un dernier geste pour une dernière scène. C’est d’ailleurs l’un des rares mouvements de caméra de tout le film.

Antonio, lindo Antonio - 3 © Ana Maria Gomes

 

Un mot de ton dernier film, ‘A trois tu meurs’, présenté au festival Coté-court de Pantin. Qu’est-ce qui se joue dans ta consigne : « Joue ta mort pour la caméra. Je compte jusqu’à trois, à trois tu meurs » donnée à des adolescents ?

Dans cette consigne, il y a une ambivalence entre la gravité de la question liée à la mort et la légèreté de sa forme, enfantine et drôle. En mettant en scène des adolescents et en leur faisant jouer leur dernier instant, je leur renvoie l’image de leur propre mort. Ils s’inspirent, je pense, des jeux vidéo, des médias et des images de mort qu’ils perçoivent autour d’eux. Et comme il s’agit de leur première mort à l’image, ils ont envie de la faire belle, de la rendre héroïque. C’est émouvant.

Dans le moment que je filme, vient l’instant où les personnages doivent tomber, ‘disparaître’ au sens propre du champ de la camera. Ce film, finalement, c’est une chorégraphie de chutes. Au moment de chuter, ils abandonnent leur image. J’aimais cette idée de définir et de construire l’image de sa propre mort. La choisir, puis la maîtriser et la contrôler. Pour l’un c’est une crise cardiaque, pour l’autre c’est une électrocution. Les adolescents vivent ce moment de manière très légère… du moins jusqu’à ce qu’intervienne le moment où il faut tomber. Et c’est là où ils ne maîtrisent plus rien, seule la gravité compte.

A trois tu meurs - 1 ©‎ Ana Maria Gomes

Le spectateur rit souvent. D’où cela vient-il, à ton avis?

J’imagine que le rire apparaît chez les spectateurs quand ils perçoivent que c’est un moyen de désamorcer la mort, leur propre mort. Ils constatent que ces jeunes ‘jouent’ la mort avec une grande liberté, comme si ce n’était rien. Mais n’est-ce vraiment rien pour un adulte ?

L’autre dimension qui créé un décalage, j’imagine, et peut-être donc aussi une forme de légèreté, c’est le rapport au temps induit dans cette consigne. Lorsqu’après leur dernier instant filmé, je leur pose la question « Alors, qu’est-ce qui c’est passé pour toi ? » pour savoir ‘de quoi’ ils sont morts, ils sont censés être inanimés et donc ne pas pouvoir se relever et me répondre. Je trouvais intéressant de renverser ce processus, de déjouer cette impossibilité fondamentale de revenir en arrière par rapport à sa propre mort.

A trois tu meurs - 2 ©‎ Ana Maria Gomes

Tu intègres la résidence de la Casa de Velázquez en septembre 2016 pour un an : as-tu déjà en tête un projet de film à préparer là-bas ?

Oui, même s’il est encore au stade de la maturation. Le projet serait de réaliser un film dont le décor serait celui du village séculaire dont sont originaires mes parents au Portugal (et où a été filmé en partie Antonio, Lindo Antonio). L’idée est de s’inspirer des intrigues qui s’y nouent pour élaborer un scénario et le mettre en scène avec les habitants du village.

 

(II.) APPRÉCIATION

Patrice Maniglier, philosophe et maître de conférences en Philosophie et Arts du Spectacle à l’Université de Nanterre connaît bien le travail de l’artiste. Il répond à la question : « Qu’est-ce qui fait la force du travail d’Ana Maria Gomes ? ».

Patrice Maniglier : La force du travail d’Ana Maria Gomes vient de sa capacité presque unique à hériter de ce qu’il y a de plus pointu dans l’art contemporain et le cinéma, tout en gardant une fraîcheur simplement entière. Les images d’Ana Maria Gomes semblent d’une jeunesse éternelle. On a l’impression de voir pour la première fois. Mais il suffit d’un peu de temps pour entendre résonner toutes sortes d’échos, de filiations, de réseaux subtils de significations qui se trament comme par en dessous et percevoir dans cette première fois une durée très longue enveloppée dans des images très simples.

C’est peut-être pour cette raison qu’on a l’impression d’une œuvre qui ne s’est enfermée dans aucun genre. Certes, ce sont des images, et des images en mouvement, mais ce n’est pas de l’installation vidéo au sens classique – car c’est aussi du cinéma –, ni du cinéma au sens classique – car elle puise dans la liberté formelle de l’art contemporain –, ni du documentaire audiovisuel – car on ne peut en exclure la fiction, etc. Ce sont des images-mouvements, voilà tout et elles ont la nécessité non pas de leur genre, mais de ce qu’elles montrent singulièrement.

La force de ces images vient de la manière dont elle dévoile la part immense de fiction visuelle qui fait notre réalité. Car on ne cesse jamais de se raconter des histoires, et nos histoires sont souvent des romans-photos. Ana Maria Gomes les met en évidence, sans jamais porter sur ces projections le moindre jugement, ni même la moindre interprétation. Elle les prend telles qu’elles sont, avec une curiosité dénuée d’arrière-pensée, comme réjouie de l’inventivité de fait des gens et des situations ordinaires, de la réserve de fiction et de narration dont notre monde est gros. De jeunes gens « font semblant » de mourir ? Mais ils disent par là-même tant de vérités sur eux et sur la mort ! Un catcheur montre ses tours, tout seul, sur un ring, comme s’il se battait contre lui-même, mais on y voit une sorte de combat de Jacob avec l’ange, une icône éminente de l’Artiste. Les figures d’Ana Maria Gomes sont toutes un peu comme ce catcheur : sublimes mais point écrasantes, elles renvoient à des choses essentielles de la vie, mais on ne peut pas non plus les prendre trop au sérieux. Je crois que l’importance du travail d’Ana Maria Gomes est d’avoir réussi à suspendre l’opposition entre tragédie et farce, rire et sublime, profondeur et légèreté.

Ana Maria Gomes s’empare de nous au point où nous projetons une image qui ne tiendra pas tout à fait. L’élément de cette œuvre c’est, incontestablement, le poétique. Mais un poétique souriant, tendre, affectueusement rieur. La vérité est que voir un film d’Ana Maria Gomes, c’est toujours un peu se réconcilier avec soi-même. Faire une œuvre, c’est, croit-on, ajouter quelque chose au monde. Les œuvres d’Ana Maria Gomes allègent le monde. Nous trichons, nous biaisons, nous feintons, nous enjolivons, nous médisons, nous voilons, nous mentons, bref, nous projetons toutes sortes d’images à des fins plus ou moins honorables, mais peu importe, car ces images peuvent témoigner d’une telle inventivité, d’une telle ingéniosité, que nous sommes immédiatement pardonnés : nous avons ajouté des couleurs à l’univers, nous avons fait du bien. Ana Maria Gomes relève ces images, elle les extériorise, elle nous fait voir tout ce que nous avons pu. C’est une œuvre d’une grande fermeté et d’une grande douceur à la fois. Bref, une œuvre d’art. Du vrai. Tout simplement.